« À la « porte de l’Europe », au lieu de nous accueillir, on nous a frappés »
Yadullah Mousawi, metteur en scène, professeur de yoga et réfugié en France - publié le 18 février 2026
Le documentaire « Welcome to Europe » de Cyril Montana et Thomas Bornot, en salle le 25 février 2026, questionne les politiques migratoires européennes en croisant les récits de personnes exilées, les analyses d’experts et de citoyens engagés. Nous avons rencontré Yadullah Mousawi – metteur en scène, professeur de yoga et réfugié afghan en France – dont l’histoire est racontée dans le documentaire.
Quel a été votre parcours d’exil jusqu’en France ?
Je suis né en Afghanistan. À cause de la guerre et des interventions étrangères, mon pays a toujours été instable et difficile à vivre. Quand j’avais deux ans, mon père a dû quitter le pays, pendant la première période du régime taliban, en traversant la frontière vers le Pakistan. Puis nous sommes allés en Iran, où j’ai grandi. En fait, j’ai été réfugié toute ma vie.
Plus tard, à 19 ans, j’ai dû partir à mon tour pour me réfugier ailleurs, cette fois-ci tout seul. Tout au long de ma vie de réfugié, j’ai été confronté à de nombreuses discriminations. Dans aucun pays, je n’avais les mêmes libertés ni les mêmes droits que les citoyens. J’ai donc toujours dû faire plus d’efforts que les autres pour que mes projets aboutissent. Et les regards discriminatoires portés sur moi parce que j’étais un migrant ont souvent constitué un obstacle à mes efforts.
Après avoir quitté l’Iran, je suis d’abord allé en Turquie, puis j’ai traversé la mer jusqu’en Grèce et je suis passé par l’Espagne avant d’arriver en France, à Paris. Pendant cette traversée en Grèce, j’ai perdu un ami très proche, rencontré en Turquie. Il avait dû partir avant moi, avec sa famille, mais cette mer monstrueuse l’a dévoré. Je suis chanceux d’être en vie. Beaucoup d’entre nous n’ont pas eu cette chance.
À quoi avez-vous été confronté à votre arrivée en Grèce ?
Pour décrire ce que j’ai vécu, je pourrais dire que c’était compliqué, mais ce mot n’est pas suffisant. Peut-être que le terme “impossible” est plus proche de ce que j’ai ressenti. J’ai échappé à la mort au moins trois fois.
Ce qui a été le plus dur, c’est quand la police grecque nous a attrapés et battus, comme pour nous punir d’être encore vivants. En Grèce, à la « porte de l’Europe », au lieu de nous accueillir, on nous a frappés. Nous étions avec des femmes, des enfants… Ça m’a laissé dans un état de choc pendant presque deux semaines.
« L’accueil » n’existait pas au camp de Moria à Lesbos, où je suis arrivé. Il y avait une prison où les gens mouraient tous les jours. Moi-même, j’ai été hospitalisé trois fois à cause de la nourriture qu’on nous a donnée. Le camp avait une capacité de 2 000 personnes mais nous étions 24 000. Nous avons fait nous-mêmes nos tentes pour avoir un endroit où dormir. J’ai vu des enfants de 15 ans qui se mutilaient parce qu’aucune solution ne leur était proposée, ni pour leur séjour ni pour leur avenir. Dans ces conditions, il est impossible de rester en bonne santé mentale et personne ne te prend en charge.
J’ai passé deux ans et demi dans ce camp. C’était un vrai enfer. Un endroit où tu te dis que tu aurais préféré ne jamais être né, pour ne pas voir tout cela. Un endroit pourtant créé par des humains, par des pays qui se considèrent comme des pays des droits de l’Homme. Chaque matin, en te réveillant, tu te demandes si ton voisin est encore vivant. Et les pays européens ne font rien du tout pour empêcher cette réalité.
Et en France ?
Malheureusement, la réalité est tout à fait différente de l’image que l’on a de la France de l’extérieur. À mon arrivée, on m’a proposé un hébergement quand j’étais en demande d’asile, mais il fallait attendre trois mois pour y accéder. Et pendant ces trois mois, j’étais obligé de dormir à la rue, si je n’avais pas trouvé d’autre solution par moi-même. Après ces trois mois, on m’a attribué un hébergement quelque part en France.
Il y a plein de choses que les associations font à la place du gouvernement qui ne le fait pas. Par exemple, on voit des bénévoles âgés qui vont auprès des personnes migrantes qui dorment dans la rue, dans le froid, pour leur apprendre le français. Pour moi, cela devrait faire partie de l’accueil organisé par l’État. C’est facile d’exiger un niveau B1 en français pour un titre de séjour, sans vraiment donner aux gens les moyens d’y arriver.
Je connais des familles qui ont vécu dans la rue pendant des mois, sous une tente avec des enfants, sans aucune solution. Je ne pense pas que l’accueil en France se fasse d’une manière juste et équitable pour tout le monde.
Quel message souhaiteriez-vous adresser aux responsables politiques européens ?
L’accueil des réfugiés demande des efforts des États, c’est vrai. Mais les bénéfices de cet accueil sont beaucoup plus importants que les efforts. Les pays européens ont besoin de personnes migrantes, pour le travail par exemple.
Et il ne faut pas oublier que si la France est ce qu’elle est aujourd’hui, c’est aussi parce qu’elle a colonisé de nombreux pays et en a exploité les peuples et les richesses, comme beaucoup d’autres pays européens et occidentaux.
Le documentaire se termine par une scène montrant des extraits de votre pièce de théâtre. Quelle place occupe votre propre histoire de réfugié dans votre travail artistique aujourd’hui ?
J’ai appris le théâtre en Iran où j’étais réfugié. Les conditions de vie des réfugiés afghans en Iran sont très difficiles. J’étais jeune, nous avons créé un groupe de théâtre avec d’autres réfugiés afghans pour nous exprimer et nous rappeler que nous sommes aussi des humains.
Mon objectif était de parler de la réalité que vivent les personnes dont la voix n’est pas écoutée, à travers l’art et le théâtre. C’est devenu l’un des objectifs de ma vie. Pour moi, la création artistique est quelque chose de magnifique et très digne. Mais si on ne veut pas transmettre un message pour changer les choses, s’exprimer à travers son travail artistique, alors mieux vaut le garder pour soi.
À mon sens, c’est la responsabilité de l’artiste de partager les valeurs de l’humanité. Un artiste, un metteur en scène, doit d’abord être un défenseur des droits humains. C’est comme ça que j’ai appris à faire de l’art : de manière engagée.
Il y a plusieurs projets sur lesquels je travaille en ce moment. Je vous invite d’abord à voir ce documentaire, « Welcome to Europe », qui sort en salle le 25 février. Je travaille actuellement sur une pièce de théâtre, une adaptation de l’Antigone dans un contexte de migration. J’espère également réaliser un jour un film sur la migration, notamment sur la traversée des frontières européennes par les personnes migrantes. Tous les projets sur lesquels je travaille concernent ma réalité, notre réalité, la réalité en France : celle de l’immigration et de l’accueil des migrants.
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