« L’immigration n’est pas un sujet d’inquiétude pour la population espagnole »
Tania Racho, chercheuse en droit européen spécialisée dans les questions d’asile et de droits fondamentaux - Publié le 15/04/2026
Longtemps pays d’émigration, l’Espagne est devenue en quelques décennies l’une des principales terres d’immigration de l’Union européenne, ainsi qu’un point d’entrée majeur dans l’espace Schengen. À rebours d’une tendance européenne marquée par le durcissement des politiques de régularisation, le gouvernement socialiste de Pedro Sánchez a fait de l’immigration un levier central de croissance économique et démographique pour le pays. Un rapport du think tank Terra Nova, publié en août 2025, analyse cette « exception espagnole ». Dans cet entretien, Tania Racho, chercheuse en droit européen et co-autrice de cette étude avec Antoine de Clerck, revient sur les forces, les limites et les enseignements à tirer du modèle espagnol en matière d’immigration.
Une interview vidéo avec Tania Racho sera prochainement publiée sur cette page.
Quelles réformes ont été adoptées par les autorités espagnoles pour faciliter la régularisation et l’inclusion par le travail des personnes migrantes ?
L’Espagne a organisé plusieurs vagues de régularisation avant celle annoncée en janvier 2026. Par exemple, en 2005, il y a eu une grande politique de régularisation grâce à laquelle environ 600 000 personnes ont obtenu un statut légal. Et elle n’a pas provoqué d’« appel d’air », contrairement à ce que certains discours laissaient entendre.
En 2023, l ’Initiative législative populaire (ILP) lancée en 2021 par le collectif de personnes migrantes Regularización Ya (« Régularisation maintenant »), plaidant pour un nouveau mouvement de régularisation, a récolté plus de 700 000 signatures de citoyens. C’est assez inédit que la société civile participe directement au débat législatif. Deux ans après son vote au Congrès, le projet a été adopté par un décret royal, le 27 janvier 2026. Cette régularisation devrait concerner au moins 500 000 personnes. Les critères principaux sont assez souples comparés aux exigences de régularisation en France : il suffit d’être entré en Espagne avant le 31 décembre 2025, d’y avoir résidé au moins cinq mois et de ne pas avoir d’antécédent pénal.
Quels sont les résultats de ces réformes ?
Sur le plan économique, les résultats se voient à plusieurs niveaux. Au niveau macro, il y a eu un impact positif sur le produit intérieur brut (PIB). Concrètement, cela se traduit par la création de nouveaux emplois et par une hausse des salaires des Espagnols. Le pays attribue clairement cette croissance à l’immigration.
En revanche, les personnes immigrées bénéficient moins directement de cette dynamique. Même lorsqu’ils sont régularisés, ils subissent un déclassement professionnel en occupant souvent des emplois en dessous de leur niveau de qualification, dans des secteurs précaires : l’agriculture, le tourisme, l’hôtellerie, la construction, etc. Cela dit, ces réformes ont aussi un effet social positif puisqu’elles offrent une protection aux personnes étrangères.
Quel rôle la société civile, en particulier les ONG, ont joué dans les décisions politiques concernant l’immigration ?
Les associations avec lesquelles nous avons été en contact réalisent un plaidoyer surtout porté sur l’amélioration de l’accueil des demandeurs d’asile et sur les centres de rétention.
Leur rôle diffère en fonction des territoires, c’est dans les petites communes que leur action peut être décisive dans l’intégration des personnes exilées. Elles font de la mise en relation avec des entreprises afin de permettre l’accès au travail et au logement. Par exemple, dans le village de Burbáguena, dans la province de Teruel en Aragon, l’arrivée de personnes demandeuses d’asile dans un centre opéré par une association a revitalisé les lieux. Le village compte désormais 350 habitants, dont 25 enfants, les commerces ont rouvert et le bus scolaire a repris du service.
Malgré son inclusivité par le travail, l’Espagne affiche l’un des taux de protection par l’asile les plus bas d’Europe. Les pratiques de refoulement depuis les enclaves de Ceuta et Melilla y sont régulièrement dénoncées par les ONG et les capacités d’accueil sont insuffisantes. D’où viennent ces contradictions selon vous ?
Il y a eu un tournant dans la politique espagnole à partir de son adhésion à l’Union européenne (UE). Bien que l’Espagne soit globalement plus ouverte que d’autres pays, son appartenance à l’espace Schengen implique une responsabilité dans le contrôle d’une partie des frontières extérieures de l’UE, ce qui la soumet à une forte pression des autres États membres.
Cette situation se traduit par la mise en œuvre de politiques sécuritaires, notamment autour du détroit de Gibraltar et dans les enclaves de Ceuta et Melilla, avec une volonté marquée de freiner les arrivées irrégulières. Cette préoccupation est partagée par l’ensemble des pays européens, qui tendent à choisir les personnes qui immigrent et privilégient une immigration anticipée, encadrée par la délivrance de visas.
L’Espagne ne cherche pas à se démarquer du discours ambiant et n’a pas un positionnement très fort en faveur de l’accueil inconditionnel ou du sauvetage aux frontières. En revanche, on observe une position plus nuancée sur certains sujets, comme celui des mineurs non accompagnés, notamment aux Canaries. Le ministre de la Politique territoriale, Ángel Víctor Torres, insiste sur la nécessité de les accueillir au nom de leur dignité, mais aussi en les inscrivant dans l’avenir économique du pays. On revient donc encore à cette logique : le gouvernement espagnol perçoit positivement l’immigration lorsqu’elle est liée au travail.
Quelles sont les particularités du dialogue social espagnol et comment cela façonne-t-il l’approche de l’immigration du gouvernement espagnol ?
La politique migratoire espagnole a deux particularités. La première concerne la manière dont sont pensées les régularisations. Elles reposent sur une réflexion commune entre le gouvernement, les syndicats et les organisations patronales. Ce dialogue vise à faire remonter les besoins concrets en main-d’œuvre afin de construire des dispositifs en adéquation avec les réalités locales.
La seconde tient à l’organisation institutionnelle. L’Espagne dispose d’un ministère dédié aux questions d’immigration et à la sécurité sociale, issu du ministère du Travail. Ce choix traduit la volonté de traiter l’immigration comme une politique publique à part entière, abordée sous l’angle économique. À l’inverse de la France, où ces questions relèvent du ministère de l’Intérieur, qui traite l’immigration à travers un prisme sécuritaire.
Comment se positionne l’opinion publique par rapport aux enjeux liés à l’immigration ? La question migratoire est-elle devenue un « enjeu de clivage électoral » depuis l’émergence du parti d’extrême droite Vox ?
Pendant longtemps, l’immigration n’était pas un sujet de clivage en Espagne. Le parti Vox, fondé en 2013, s’est d’abord construit contre l’indépendance de la Catalogne. Ce n’est que plus récemment qu’il a investi le thème de l’immigration, notamment dans certaines régions à fortes arrivées comme l’Andalousie.
Dès lors que la question est abordée sous l’angle de la sécurité, elle tend à polariser le débat public mais de manière différente de ce que l’on observe en France : elle oppose les électeurs de gauche et de droite à ceux des partis d’extrême droite.
Une étude de Destin Commun montre que l’immigration n’est pas un sujet d’inquiétude pour la population espagnole. Dans l’ensemble, les citoyens ont conscience des besoins économique et démographique du pays, et acceptent l’idée d’une régularisation d’un demi-million de personnes. Cela ne signifie pas que tout est parfait, et Vox continue de gagner du terrain en instrumentalisant ce sujet.
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