L'envers de nos assiettes : l'exploitation systémique des travailleurs étrangers dans les champs d'Europe
Équipe plaidoyer de France terre d'asile - Publié le 19 juin 2026
Les légumes et fruits à bas prix des supermarchés européens ont un coût caché : celui d’une main-d’œuvre étrangère, précaire et surexploitée. Dans les champs européens, des milliers de travailleurs migrants assurent la production agricole, au prix de conditions de travail et de vie souvent indignes. Ce système, généralisé à l’échelle européenne, repose sur des politiques migratoires qui produisent l’irrégularité et la précarité administrative des travailleurs migrants.
Dans les serres espagnoles, les travailleurs sans papiers espèrent que la campagne de régularisation de 500 000 personnes lancée récemment par le gouvernement améliorera leur quotidien. « Sans papiers, vous travaillez pour cinq euros de l’heure. Avec des papiers, vous pouvez gagner sept ou huit euros », explique Abdelmoujoud Erra, travailleur agricole employé de manière informelle depuis 7 ans dans la région d’Almería. Selon l’agence de presse Reuters, 70 % de la main-d’œuvre agricole en Espagne serait en situation irrégulière.
Loin d’être une exception, dans toute l’Union européenne, des travailleurs étrangers, notamment en situation irrégulière, sont exploités par le travail, que ce soit dans le secteur agricole, dans le travail domestique et du soin ou encore dans le secteur de la livraison.
Le documentaire The Pickers (2024) montre les conditions de travail et de vie et l’exploitation systémique des travailleurs migrants dans le secteur agricole européen, en croisant les témoignages de travailleurs migrants, de syndicalistes et d’employeurs.
En 2021, les travailleurs saisonniers venant de pays hors de l’UE représentaient près de 17 % de l’ensemble des travailleurs saisonniers étrangers dans le secteur agricole, soit environ 420 000 personnes. Toutefois, ces chiffres sont largement sous-estimés, car les travailleurs sans papiers ou employés de manière informelle échappent aux statistiques officielles. Le travail non-déclaré toucherait plus de 60 % de la main-d’œuvre agricole dans l’UE.
Ce recours croissant aux travailleurs étrangers s’inscrit dans une logique de réduction des coûts de production pour les employeurs via une main d’œuvre moins coûteuse et plus flexible. De l’autre côté, les travailleurs migrants en font les frais, étant soumis à de faibles rémunérations, des horaires excessifs et des conditions de travail éprouvantes, sans possibilité de s’installer durablement ou de changer d’emploi.
Une précarité organisée et produite par les politiques migratoires
La Directive 2014/36/UE est le principal instrument européen encadrant l’immigration des travailleurs saisonniers venant de pays tiers. Cette législation repose sur une logique de « travail sans le travailleur » : elle organise une migration circulaire en limitant le séjour des travailleurs étrangers entre 5 et 9 mois. Les travailleurs migrants saisonniers sont donc privés de la possibilité d’un séjour durable, ainsi que des droits qui y auraient été associés, dont le regroupement familial et la plupart des droits sociaux.
En France, les travailleurs saisonniers étrangers venant de pays tiers doivent obtenir une autorisation de travail et signer un contrat avec leur employeur avant leur arrivée, pour pouvoir demander un titre de séjour « travailleur saisonnier » d’une durée maximale de trois ans. Ce titre impose le maintien de la résidence principale hors de France et n’autorise le séjour et le travail que pour une durée cumulée de six mois par an. À l’issue de son contrat, le travailleur peut donc se retrouver en situation irrégulière et ne bénéficie d’aucun droit lié à son activité, notamment en matière de sécurité sociale, malgré les cotisations éventuellement versées. En outre, cette précarité administrative rend les personnes particulièrement vulnérables aux abus et à l’exploitation.
Des systèmes de recrutement favorisant l’exploitation
Les travailleurs saisonniers étrangers sont recrutés à travers divers dispositifs, dont certains font l’intermédiaire entre le pays d’origine et le pays de travail, conduisant parfois à des situations de traite des êtres humains. Il existe par exemple des agences d’intérim internationales qui, par des arrangements administratifs, enregistrent les personnes à la sécurité sociale du pays d’origine, exemptant ainsi les employeurs de cotisations sociales et d’obligation de rémunération à la hauteur des standards nationaux.
En Italie, le système mafieux de « caporalato » fait tragiquement l’actualité. Début juin, quatre travailleurs agricoles ont été tués après avoir revendiqué leurs droits. Ce système place les travailleurs migrants sous la coupe d’intermédiaires informels (caporali) qui gèrent les travailleurs, les lieux d’emploi, le logement et le transport, et vont jusqu’à prélever une grande part des salaires déjà faibles des travailleurs.
Les travailleurs agricoles migrants sont ainsi pris dans un piège : l’absence de voies d’entrée légales contraint le recours à des réseaux informels, qui enferment les travailleurs dans une spirale de dépendance. Certains intermédiaires imposent des frais de recrutement dès le pays d’origine, endettant les travailleurs avant même leur arrivée. C’est le cas de Kirti, travailleur agricole népalais au Portugal : « Il n’y a pas de visas disponibles pour les saisonniers comme moi. J’ai emprunté 14 000 € pour pouvoir venir ici. »
À la marge, certains États européens introduisent des voies légales d’entrée et de séjour via des systèmes de quotas qui consistent à recruter et à régulariser un nombre limité de travailleurs, fixé par le gouvernement en fonction des secteurs. En parallèle d’une politique migratoire extrêmement restrictive, l’Italie, par exemple, a approuvé l’octroi de 500 000 visas de travail pour la période 2026–2028, dont environ 267 000 pour des emplois saisonniers, dans le cadre du Decreto Flussi.
En conséquence : des conditions de travail et de vie indignes pour les travailleurs migrants
Les travailleurs migrants ont souvent des salaires inférieurs au minimum légal, en plus d’être confrontés à des retards ou refus de paiement et des heures supplémentaires non payées.
De nombreux travailleurs vivent dans des bidonvilles dépourvus d’eau courante, d’électricité et d’assainissement, ou dans des conteneurs surpeuplés fournis par l’employeur. En Espagne, des campements de ce type en Andalousie ont provoqué l’alerte du rapporteur spécial des Nations Unies sur l’extrême pauvreté et les droits humains.
Les zones de vie et de travail sont le plus souvent socialement et géographiquement isolées des communautés locales. Cette ségrégation spatiale constitue une entrave à l’intégration et renforce la dépendance à l’égard de l’employeur ou de l’intermédiaire. Il existe néanmoins certaines initiatives de la part des communautés locales, comme le logement solidaire « Dambe So » dans la province de Reggio de Calabre en Italie, qui offre une solution alternative de logement digne aux personnes vivant dans le camp de San Ferdinando, une « ville de tentes » devenue permanente faute d’alternatives.
Ces conditions de logement insalubres s’ajoutent à de nombreux autres risques pour la santé des travailleurs agricoles migrants dans l’exercice de leur activité. Ils sont souvent en contact avec des pesticides toxiques sans disposer d’équipements adéquats et sont particulièrement vulnérables aux accidents du travail, sans pour autant avoir accès à la sécurité sociale et aux soins.
Les femmes migrantes sont particulièrement exposées à ces situations de précarité et d’exploitation. Elles subissent une discrimination salariale, gagnant parfois 30% de moins que leurs homologues masculins. De plus, elles sont visées par des abus spécifiques, notamment sexuels. En Espagne, dans la région de Huelva, environ 20 000 saisonniers, majoritairement des femmes marocaines, travaillent chaque année dans la culture des fraises. Les employeurs ciblent presque exclusivement des travailleuses issues de zones rurales et avec des enfants à charge restés au pays, car elles sont considérées comme plus vulnérables et donc moins susceptibles de contester les abus. Ce système favorise des situations d’exploitation extrême, pouvant aller jusqu’à la traite des êtres humains. Les travailleuses migrantes y sont exposées à des menaces, au chantage au licenciement et aux violences sexuelles et basées sur le genre.
Ce reportage aborde les conditions d’exploitation des travailleuses migrantes à Huelva, en Espagne. (TW : cette vidéo aborde des cas d’agressions sexuelles.)
À cette exploitation systémique s’ajoutent de multiples obstacles qui empêchent les travailleurs étrangers de revendiquer leurs droits et d’y accéder : la barrière de la langue, la peur de représailles de la part de l’employeur, le caractère temporaire de l’emploi et l’isolement des lieux de travail. Des syndicats européens appellent ainsi à garantir la liberté syndicale des travailleurs étrangers, leur accès à la sécurité sociale, et à développer des solutions de séjour durables.
Ibrahim, travailleur agricole sénégalais en France est un exemple de ce système qui crée l’irrégularité. Il peine à obtenir un titre de séjour depuis le refus de sa demande d’asile, malgré un emploi stable : « Tout est très compliqué alors que je suis en CDI depuis plus de deux ans et que je paie mes impôts comme tout le monde. Donc pourquoi je n’ai pas le droit de vivre comme les autres ? »
Certaines initiatives tentent de répondre à ces difficultés. C’est le cas de l’association A4 en France qui accompagne les personnes migrantes dans leur parcours de régularisation en les aidant à développer une activité agricole ou artisanale. A4 promeut un mode de production alternatif, fondé sur l’horizontalité entre les accompagnants et les travailleurs migrants, à l’opposé du modèle de l’industrie agro-alimentaire, basé sur l’exploitation des travailleurs étrangers.
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