Accords franco-britanniques sur les migrations : du Touquet à Sandhurst, une fuite en avant sécuritaire
Equipe plaidoyer de France terre d’asile - Publié le 22 juin 2026Depuis plusieurs années, la coopération franco-britannique s’intensifie autour du contrôle des traversées de la Manche. Dans la continuité des accords du Touquet, le traité de Sandhurst et l’accord dit « un pour un » consacrent une logique sécuritaire fondée sur la surveillance, les interceptions et la répression des départs. Présentée comme la seule réponse possible à l’immigration irrégulière, cette politique ne parvient pourtant pas à enrayer les traversées, tandis que les dangers auxquels sont exposées les personnes exilées ne cessent de s’aggraver.
« On était à plusieurs dizaines de mètres des côtes quand un bateau pneumatique avec cinq ou six policiers s’est approché et a crevé notre embarcation. […] Il y avait des enfants qui étaient portés à bout de bras par des adultes pour ne pas se noyer. » Ziko, un jeune Somalien de 16 ans ayant tenté à cinq reprises de traverser la Manche, relate ainsi l’une des violentes interventions policières qu’il a subies au large de la plage de Gravelines, sur le littoral nord de la France. Loin d’être un épisode isolé, ce témoignage s’inscrit dans un contexte de renforcement continu des politiques de contrôle des frontières des autorités françaises et britanniques dans la Manche depuis le début du siècle.
C’est pourtant au nom d’une « approche plus humaine, plus efficace » qu’Emmanuel Macron saluait la signature du Traité de Sandhurst, nouvelle étape de la coopération franco-britannique, en 2018. Présenté comme un outil destiné à endiguer les départs et à démanteler les réseaux de passeurs sur le littoral, ce cadre bilatéral s’inscrit en réalité dans une fuite en avant sécuritaire. Les conséquences du déploiement toujours plus massif de moyens humains, financiers et technologiques qui en découlent se mesurent en vie humaines.
Une frontière toujours plus militarisée, au détriment des droits humains
La multiplication des murs de barbelés, des dispositifs de contrôle et des patrouilles de policiers ont progressivement transformé le littoral nord en « prison à ciel ouvert ». « A certains endroits, ceux où les touristes ne vont pas, on a l’impression de rentrer dans un centre pénitentiaire. » s’indigne une riveraine calaisienne.
Le traité de Sandhurst, renouvelé deux fois en 2023 et en 2026, hérite de plus de deux décennies d’accords entre la France et le Royaume-Uni qui ont conduit à une militarisation croissante du littoral nord de la France. Le premier jalon est posé en 2004, avec les accords du Touquet qui permettent d’externaliser les contrôles frontaliers liés aux demandes d’entrée au Royaume-Uni sur le sol français. Cette politique est ensuite renforcée par plusieurs arrangements bilatéraux sur la fortification et la surveillance du tunnel et des ports.
Dès lors, l’intervention des forces de l’ordre sur les plages s’appuie sur un arsenal technologique de surveillance (drones, caméras thermiques, avions de Frontex) destiné à détecter toute tentative de départ vers le Royaume-Uni.
Dès l’été 2025, les forces de l’ordre françaises ont commencé à empêcher les départs dans les eaux peu profondes, allant parfois jusqu’à perforer les embarcations pneumatiques avec des cutters, alors que le droit international de la mer n’autorise, en principe, les interventions policières en mer qu’à des fins de sauvetage. Ce changement de « doctrine », entériné de manière confidentielle en novembre 2025, a été salué par le gouvernement britannique de Keir Starmer.
Au-delà des passages frontaliers, dans les campements, les personnes migrantes sont en proie au harcèlement, aux expulsions, ainsi qu’aux entraves à l’accès aux services essentiels assurés par les associations. À Calais, par exemple, la municipalité a fait installer des blocs de pierre sur plusieurs espaces publics afin de compliquer les distributions alimentaires et d’empêcher « l’installation de tentes », dans la stratégie dite du « zéro point de fixation » adoptée par l’État français depuis 2016.
De l’autre côté de la Manche, l’arrivée au Royaume-Uni ne marque pas la fin des difficultés pour les personnes ayant réussi la traversée. Nombre d’entre elles sont susceptibles d’être placées en détention en vue de leur renvoi vers la France, dans des centres comme celui de Harmondsworth, dont les conditions de vie sont décrites comme « les pires jamais constatées dans la détention de personnes migrantes » par l’inspecteur en chef des prisons britannique.
Cette montée en puissance de l’enfermement et de la répression des personnes migrantes constitue des « atteintes à leurs droits les plus fondamentaux » dénoncées et documentées par la Commission nationale consultative des droits de l’Homme (CNCDH) mais également par les ONG de défense des droits humains et les institutions internationales.
Pourtant, un pallier a encore été franchi lors du dernier renouvellement de Sandhurst, signé en avril 2026 pour trois années supplémentaires. Pour la première fois, une part des 766 millions d’euros de financement britannique est conditionnée à l’atteinte d’objectifs chiffrés. Cet indice de performance pour les autorités française risque d’encourager un durcissement des pratiques répressives déjà à l’œuvre afin d’empêcher les départs des small boats.
Des politiques répressives inefficaces, aggravant les dangers des traversées
Ces politiques apparaissent pourtant largement inefficaces au regard des objectifs affichés. L’échec l’accord dit « un pour un » (« one in, one out ») en constitue un exemple révélateur. Signé en juillet 2025, et censé dissuader les traversées irrégulières, ce dispositif prévoit que le Royaume-Uni accueille légalement des personnes présentes sur le territoire français en échange du renvoi vers la France d’un nombre équivalent de personnes arrivées irrégulièrement.
Les résultats sont bien en deçà des objectifs annoncés. Le secrétaire général de la mer ainsi que le directeur général des étrangers en France le reconnaissent eux-mêmes: depuis son entrée en vigueur en août 2025, le mécanisme n’a concerné que « quelques centaines [de personnes] en quelques mois », soit 17 transferts hebdomadaires en moyenne, pour un objectif fixé à 50. Plus largement, la stratégie franco-britannique n’a pas empêché l’atteinte d’un niveau record de traversées : 49 966 en 2025 selon la préfecture maritime de la Manche et de la mer du Nord, soit le total annuel le plus élevé depuis 2018.
En décembre 2025, des experts des Nations unies ont ainsi adressé une lettre aux autorités britanniques afin d’alerter sur de possibles « graves violations du droit international des droits humains » liées à l’accord. Les rapporteurs pointent notamment les risques encourus par les personnes survivantes de torture et de traite des êtres humains (TEH), estimant que leur détention pourrait « constituer un traitement cruel, inhumain et dégradant ». Ils appellent le gouvernement britannique à mettre fin au partenariat et à veiller à « ne pas créer de nouvelles situations de vulnérabilité ni aggraver celles qui existent déjà ».
L’échec de ces politiques tient notamment au fait que les motivations des personnes exilées sont « plus fortes que les obstacles qu’on ne cesse de mettre sur leur route » selon la présidente de France terre d’asile, Najat Vallaud-Belkacem. Beaucoup fuient des situations de danger extrêmes et vivent des parcours migratoires marqués par de multiples épreuves : « Je suis venu d’Afrique, j’ai traversé le désert, la mer Méditerranée… J’ai fait trop de route pour arrêter maintenant et avoir peur d’un accord », témoignait ainsi Khalid, un jeune Soudanais de 18 ans à Calais.
Pour échapper aux opérations de surveillance des plages, les personnes exilées sont contraintes de partir depuis la Normandie, la Somme voire depuis la Belgique. Pour les mêmes raisons, elles ont également de plus en plus recours à des taxi-boats (45 % des départs à la frontière en 2025). Cette pratique consiste à longer les côtes pour faire embarquer les personnes dans la précipitation, de nuit et parfois dans des conditions météorologiques très défavorables. Les canots pneumatiques fréquemment surchargés exposent leurs passagers aux risques d’accident, surtout en présence des forces de l’ordre dont les interventions peuvent provoquer des mouvements de panique, des écrasements à bord voire des noyades.
En somme, l’approche sécuritaire a eu un effet bien réel : l’augmentation du nombre de morts en mer. Une vaste enquête de l’agence d’investigation Border Forensics révèle que les pratiques de contrôle aux frontières ont accru les risques auxquels sont exposées les personnes migrantes lors de leur passage, et n’ont pas réduit le nombre de traversées. Selon un décompte d’Agence France-Presse (AFP), 29 personnes ont perdu la vie en 2025 et déjà six décès ont été recensés sur les quatre premiers mois de 2026.
« Les gens meurent dans les 300 premiers mètres à cause de l’urgence du départ […] Nous observons davantage de départs en taxi-boats afin d’échapper aux interventions de la police » a ainsi alerté Félicie Penneron, coordinatrice d’Utopia 56. L’association a notamment engagé une action en justice pour une femme turque tombée dans le coma après que des gendarmes aient perforé son embarcation.
Malgré les nombreuses critiques dont elles font l’objet, le troisième volet de Sandhurst ne remet nullement en cause les pratiques en vigueur : il prévoit même la formation d’une unité « anti-émeute » de 50 CRS entraînés à l’usage de « tactiques de contrôle des foules » afin de « stopper les migrants en situation irrégulière avant même leur départ ».
Face aux limites de la gestion des migrations dans la Manche, les associations intervenant à la frontière franco-britannique plaident pour une réorientation des financements consacrés à la sécurisation des frontières vers la prise en charge des besoins fondamentaux des personnes exilées. Elles appellent également au développement de voies d’accès sûres et légales vers le Royaume-Uni, ainsi qu’à la garantie d’un accès effectif à la procédure d’asile.
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