Ceuta : panique médiatique, abandon politique
Equipe plaidoyer de France terre d’asile - publié le 17 septembre 2026
© Diego Radames/Agência Anadolu
Les 30 et 31 juillet derniers, environ 72 000 personnes sont entrées dans l’enclave espagnole de Ceuta à la nage depuis le Maroc. Si une centaine de personnes environ a perdu la vie durant la traversée, c’est un récit politique et médiatique déshumanisant centré sur le thème de la submersion migratoire et la fermeture des frontières qui s’est à nouveau imposé.
« Je ne sais pas ce qui va se passer cette nuit, si le feu reviendra, si on nous tirera encore dessus » s’inquiète Nihad, après l’incendie qui a ravagé, dans la nuit du 10 au 11 septembre, le campement de Tarajal, où elle dort avec son mari, ses deux enfants et des centaines d’autres personnes migrantes depuis le 31 juillet, faute d’hébergement.
Un sinistre qui révèle une réalité restée hors champ du traitement de Ceuta : celle de personnes laissées à l’abandon, contraintes de vivre dans des conditions insalubres, exposées aux violences, et dans l’incertitude quant à leur avenir depuis leur arrivée six semaines plus tôt.
Ceuta est un territoire espagnol ayant eu un statut colonial jusqu’en 1975. Il constitue, avec Melilla, la seule enclave européenne sur le continent africain. Sa position cristallise régulièrement des tensions notamment autour des arrivées de personnes exilées.
Des vies humaines occultées
Les arrivées ont immédiatement fait l’objet d’un emballement médiatique : sur trois jours, entre le 30 juillet et le 1er août, plus de 12 % des articles publiés dans les principaux médias espagnols et français mentionnaient Ceuta¹. La droite et l’extrême droite se sont engouffrées dans la brèche, utilisant l’événement pour alimenter le fantasme d’une invasion migratoire et promouvoir une politique répressive.
Les médias, s’interrogeant sur les causes du déclenchement soudain des traversées, ont avancé plusieurs explications : un arrêt de la Cour suprême espagnole qui aurait incité les départs, le rôle des réseaux sociaux sur lesquels de nombreux faux comptes ont relayé une information erronée selon laquelle la frontière était ouverte, ou encore une action préméditée du Maroc.
Le chercheur marocain Mohamed Ali Lahlou explique que, si « les réseaux sociaux peuvent être un accélérateur. Ce n’est pas la cause. Un appel viral, aussi bien relayé soit-il, ne produit un mouvement de plusieurs milliers de personnes que s’il rencontre un terreau social déjà favorable ». Le sociologue Mehdi Alioua ajoute : « C’est une crise sociale au Maroc qui ne dit pas son nom […], une connaissance du fait que, en Europe, on a toujours besoin de métiers bassement qualifiés et que si on a le courage de tenir longtemps, on finira par avoir une vie meilleure ».
L’attribution d’une cause unique et la focalisation sur le caractère exceptionnel de ces arrivées empêche la compréhension de la migration comme un phénomène lié à de multiples facteurs, comme l’a souligné le Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR). Elle invisibilise aussi la diversité des profils et des parcours migratoires : nouveaux pour certains, anciens pour d’autres, partis depuis plusieurs années, comme Mohamed Nawai, interrogé par InfoMigrants, qui a fui le Soudan en 2021 pour rejoindre l’Europe et a été détenu pendant trois ans Libye avant d’arriver au Maroc.
L’accueil et la protection relégués au second plan
Le cadrage de cet évènement, concentré sur l’arrivée aux frontières, a par ailleurs invisibilisé les réalités vécues par les personnes exilées sur la route jusqu’aux côtes espagnoles, le bilan tragique des décès, en mer comme à l’arrivée, et la crise de l’accueil qui se poursuit.
Lors de cet épisode, le gouvernement espagnol a mobilisé l’armée, a mis en place une barrière flottante pour empêcher les arrivées et a expulsé la quasi-totalité des personnes marocaines ayant atteint les côtés dans les jours qui ont suivis. Le seul centre d’accueil pour demandeurs d’asile, le Ceti, a été débordé et a fermé ses portes dès le premier jour des arrivées, laissant la plupart des personnes à la rue ou sur les plages, sans accès à la nourriture, à l’hygiène ou à la santé.
Susana Ascaso, médecin au service des urgences de l’hôpital de Ceuta décrit : « il y a des gens qui arrivent à la nage alors qu’ils ne savent pas nager, ils présentent donc des symptômes liés à la noyade, d’hypothermie et des blessures graves causées par les rochers ». Les mineurs isolés, dont la moitié sont des filles, risquent d’être « confrontés à des procédures lourdes, parfois avec des retours vers le Maroc ou des périodes d’attente de plusieurs mois dans l’enclave » selon Chadia Arab, chercheuse à l’Université d’Angers, malgré la protection inconditionnelle que devrait leur assurer leur statut d’enfant. L’ONG Save the Children alerte sur la vulnérabilité de ces jeunes, qui les expose à des risques d’agression et d’exploitation sexuelle.
Les droites européennes à l’offensive
Des États européens, comme l’Italie et le Danemark, ont immédiatement profité de cet évènement pour renouveler leurs critiques sur la politique migratoire espagnole, notamment sa récente campagne de régularisation, tenue pour responsable des arrivées.
L’Italie a été à l’initiative d’une lettre au Conseil de l’UE, signée par 22 États membres, appelant à des contrôles aux frontières plus stricts et des mesures d’éloignement plus rapides. Réunis en urgence quelques jours après les arrivées, les ministres de l’Intérieur ont annoncé le renforcement des frontières extérieures, de la lutte contre les réseaux de passeurs et l’approfondissement des partenariats avec des pays tiers. Plusieurs pays, dont la France, ont renforcé les contrôles à leurs frontières intérieures, lesquelles ont une portée plus symbolique qu’effective car, d’une part, le contrôle aux frontières intérieures a déjà été rétabli à la suite des attentats de 2015, et d’autre part, Ceuta ne faisant pas partie de l’espace Schengen, les personnes ne pourraient pas circuler librement au sein de l’UE.
Dans ce contexte, le Conseil de l’Europe a appelé les Etats européens au respect du principe de non-refoulement.
Cette entreprise de décrédibilisation des politiques du chef du gouvernement espagnol, Pedro Sanchez, a été reprise par plusieurs gouvernement réactionnaires au-delà des frontières européennes, notamment aux États-Unis.
Les faits désavouent pourtant cette théorie dite de « l’appel d’air » selon laquelle des politiques favorables encourageraient plus de migrations. Les arrivées irrégulières en Espagne sont en baisse de 36,1% cette année et la campagne de régularisation menée par le gouvernement a débuté au printemps et était achevée depuis plus d’un mois au moment des évènements. L’Espagne mène par ailleurs des politiques de régularisation depuis 2006 sans que de tels évènements n‘aient lieu de manière répétée.
En Europe, priorité aux expulsions et à l’externalisation
Cette réponse répressive apportée aux arrivées de Ceuta intervient quelques semaines après l’entrée en vigueur du Pacte européen sur la migration et l’asile, et alors que l’adoption du règlement « Retour » semble imminente. Ce nouvel arsenal crée un continuum entre externalisation, fermeture militarisée des frontières et systématisation des éloignements forcés. Alors que certaines mesures de solidarité du nouveau Pacte auraient pu être mobilisées, notamment pour les relocalisations des personnes ayant demandé l’asile en Espagne dans d’autres pays européens, la logique de refoulement et de fermeture a primé.
Ceuta devient aussi l’expression des limites stratégiques et des conséquences humaines de l’externalisation de la gestion des frontières de l’UE et de l’Espagne avec le Maroc, dont les financements, depuis le partenariat UE-Maroc sur la mobilité de 2013, se comptent en centaines de millions d’euros. Cette coopération, axée avant tout sur la lutte contre l’immigration, échoue à apporter une réponse aux enjeux d’accueil et d’intégration des personnes exilées au Maroc. Les dérives violentes sont ainsi décrites par El Mahi et Youssef, deux soudanais arrivés à Ceuta cet été : « En Libye, on te frappe, te vole ton argent, t’enferme en prison et te demande des rançons. En Algérie, on ne peut pas prendre les transports. Au Maroc, les policiers peuvent te frapper ».
¹Recherche effectuée sur le site de MediaCloud sur un échantillon de 719 médias nationaux
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