Négociations UE – Talibans : le coût humain d’une politique européenne d’expulsions « à tout prix »
Equipe plaidoyer de France terre d’asile - publié le 16 septembre 2026
© Tayfun Coşkun/Anadolu Agency
En juin dernier, l’Union européenne (UE) a accueilli à Bruxelles une délégation du régime Taliban afin d’évoquer la possibilité d’expulser des personnes afghanes présentes sur le territoire européen en Afghanistan. Ce rapprochement illustre un paradoxe : l’Union cherche à renvoyer des personnes entre les mains du régime qu’elle-même condamne publiquement pour ses violations graves et répétées des droits humains.
« Si je suis expulsé vers l’Afghanistan, ils me tueront. On veut me renvoyer vers l’endroit le plus dangereux du monde ». La crainte de Yahya, exilé en Suède depuis 10 ans, d’être à nouveau exposé à la violence du régime Taliban, est partagée par de nombreuses personnes originaires d’Afghanistan à travers l’Europe.
Si le renvoi de personnes vers l’Afghanistan est déjà une réalité dans plusieurs États européens, la rencontre de représentants de l’Union européenne avec les Talibans à Bruxelles marque un changement de paradigme, qui risque de conduire à un changement d’échelle dans les expulsions et les violations du principe de non-refoulement, tout en contribuant à la normalisation du régime Taliban.
Le régime Taliban banni à Bruxelles
La rencontre a immédiatement suscité de vives condamnations dans la presse et par les organisations de la société civile. Qualifié d’« irréfléchi et dangereux » par Amnesty International, ce rapprochement a été vu comme une contradiction avec le discours de l’Union vis-à-vis du régime.
À l’instar de tous les gouvernements du monde (à l’exception de la Russie), l’UE ne reconnaît pas les Talibans comme un gouvernement légitime depuis leur retour au pouvoir en août 2021 et qualifie la situation de ce pays de « l’une des plus graves crises humanitaires du monde ». L’UE a adopté plusieurs séries de sanctions contre le régime, et délivre avec grande prudence de l’aide humanitaire dans le pays, afin d’éviter son financement indirect.
Le Parlement européen a appelé en mai dernier à « condamner l’esclavage, l’apartheid de genre et les mariages forcés d’enfants », reconnaissant les violences graves que subit la population afghane et qui touche en particulier les femmes et les filles, dont la plupart sont privées de droits, notamment à l’instruction.
Tamana, manifestante de la première heure pour les droits des femmes après la prise du pouvoir par les Talibans, témoigne des tortures subies lors d’un interrogatoire : « Ils m’ont laissée en état de choc, je pleurais, tremblais, claquais des dents, mon corps n’était que douleur ».
La volonté européenne de faciliter les expulsions vers l’Afghanistan ne témoigne pas non plus d’un déni des risques encourus par les personnes afghanes en cas de retour. Celles-ci obtiennent l’asile à 73,3 % en première instance, ce qui en fait la deuxième nationalité la plus protégée dans l’Union. Les expulsions de masse des réfugiés afghans depuis le Pakistan et l’Iran voisins, dont le nombre a atteint 5 millions depuis 2023, avaient par ailleurs suscité d’importantes préoccupations sur les dangers de ces éloignements, qualifiés de violations du principe de non-refoulement par les Nations Unies.
© Sardar Shafaq – Anadolu Agency
« Si les Talibans apprennent que je suis un artiste […] ils vont me couper la tête »
Comment, dès lors, expliquer une telle entorse à l’embargo diplomatique en vigueur ?
Après une première visite d’une délégation européenne à Kaboul en janvier, la Commission européenne a justifié l’invitation des Talibans sur le sol européen en assurant que les discussions seraient de niveau « technique » et sans effets sur la reconnaissance du régime. Pourtant, les associations de défense des droits des personnes exilées ont dénoncé un pas vers une normalisation des relations avec les Talibans, concordant avec les discussions autour du règlement « Retour et la priorisation des expulsions dans les politiques migratoires européennes.
À l’exception de l’Espagne qui s’est officiellement positionnée contre, cette initiative a été soutenue par une majorité d’Etats membres : vingt d’entre eux ont ainsi adressé une lettre à la Commission européenne lui demandant de « les aider à expulser les migrants en situation irrégulière vers l’Afghanistan ».
L’Allemagne, où vivent 377 000 personnes originaires d’Afghanistan, a été l’un des premiers pays à rétablir des relations avec les Talibans afin de faciliter les expulsions. Se défendant d’abord de n’éloigner que des personnes condamnées pour des crimes graves, ses pratiques ont depuis évolué jusqu’à la première expulsion d’une personne sans aucun casier judiciaire au mois de juillet 2026. Depuis 2024, plus de 200 personnes auraient été éloignées vers l’Afghanistan.
Pour Mitra Hashemi, avocate et présidente de l’association d’amitié Germano-Afghane Baaham e.V., « beaucoup [d’Afghans] se sentent déprimés, trahis et impuissants » face à cette menace élargie d’expulsion.
Ce risque d’expulsion existe aussi en Autriche, qui aurait conclu un accord avec l’Ouzbékistan pour utiliser le pays comme zone de transit avant les transferts vers Kaboul, ou en Pologne, qui a restreint l’accès des Afghans aux procédures d’asile.
Facilitée par la délivrance de visas par la Belgique, la rencontre a eu lieu dans le secret, sans indications sur la date et les modalités, ni approbation du Parlement européen. Elle fait craindre une généralisation à l’échelle européenne des pratiques nationales d’expulsions des Afghans, qui représentent un risque majeur pour la sécurité des personnes concernées. Ali Rahimi, expulsé vers l’Afghanistan depuis l’Autriche en 2018, estime ainsi que : « si les Talibans apprennent que je suis un artiste […] ils vont me couper la tête ». D’autres témoignent subir une grande précarité et une stigmatisation par les Talibans comme « des ennemis de l’Islam ».
Cette vidéo détaille la position de l’Union européenne et des Etats membres ainsi que les réactions des associations de défense des droits humains, à l’occasion de la venue de la délégation talibane à Bruxelles.
Une protection qui s’érode en Europe
Si les risques du refoulement vers l’Afghanistan sont graves, la normalisation des relations avec le régime Taliban entraîne aussi des conséquences bien réelles pour les personnes afghanes en Europe, tant sur le plan de l’accès à la protection que pour leurs conditions d’existence au quotidien.
Au Royaume-Uni, une étude conjointe d’Amnesty International UK et du réseau d’associations de défense des droits des femmes GAPS a alerté sur la baisse du taux de protection des personnes afghanes de 96 à 34 % sous le gouvernement de Keir Starmer, les autorités considérant que la situation « n’est plus aussi grave qu’avant », malgré une hausse des demandes d’asile depuis la prise de pouvoir des Talibans. L’étude a aussi montré que la fermeture des voies légales de réunification familiale au Royaume-Uni affecte particulièrement les femmes et les enfants qui en étaient les principaux bénéficiaires.
En France, l’association d’Amitié franco-afghane (AFRANE) a dénoncé la vision « gravement stigmatisante » du rapport rédigé par Didier Leschi, actuel président de l’OFII, sur l’intégration des personnes afghanes en France : « Le rapport laisse entendre que les Afghans sont globalement incultes, criminels, potentiellement pédocriminels et misogynes ». Pour François Héran, chercheur et fondateur de l’Institut Convergence Migrations, ce rapport fait un usage détourné de statistiques contestées et de représentations erronées, passant sous silence la réalité des parcours d’exil. L’AFRANE regrette « la teneur excessivement alarmiste » du rapport, rappelant que « la situation en Afghanistan est trop grave pour […] oublier à la fois notre tradition d’accueil et nos engagements internationaux ».
Cinq ans après la prise du pouvoir par les Talibans, les organisations de la société civile européenne et afghane craignent que cette rencontre n’entraîne une aggravation des refoulements des personnes afghanes et la diminution de leur protection en Europe. Leur demande à la Commission européenne d’établir une consultation avec les personnes concernées est pour l’heure restée lettre morte.
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