En Méditerranée centrale, « l’espace humanitaire se resserre »
Lucille Guenier, responsable communication opérationnelle de SOS Méditerranée - publié le 4 septembre 2026
© Anthony Jean
Chaque année, des milliers de personnes traversent la Méditerranée centrale (située entre l’Italie, Malte, la Tunisie et la Libye) depuis les côtes libyennes. Beaucoup d’entre elles en périssent, ce qui fait de cette route migratoire l’une des plus meurtrières au monde. Face à ce constat, l’association SOS Méditerranée parcourt cette zone pour porter secours aux embarcations en détresse. Lucille Guenier, responsable de la communication opérationnelle de SOS Méditerranée, nous parle de cette réalité avant d’embarquer sur l’Ocean Viking.
SOS Méditerranée mène des opérations de sauvetage en Méditerranée depuis 10 ans, quelle est la particularité de la zone d’intervention de votre navire, l’Ocean Viking ?
Il y a une constante en Méditerranée centrale : ce sont les traversées. Elles peuvent varier selon le contexte géopolitique et les conditions dans les pays de transit comme la Libye, mais elles persistent, entraînant de nombreuses pertes humaines.
On observe aussi ces dernières années une difficulté croissante des ONG à opérer et un désengagement des États. Normalement, lorsqu’il y a une situation de détresse en mer, les États devraient déployer, via leurs centres de coordination, des moyens de recherche et sauvetage ou, a minima, informer les bateaux aux alentours de l’embarcation. Bien qu’ils soient souvent au courant, ils ne le font pas. C’est ce qui explique la raison d’être de SOS Méditerranée qui réalise cette mission. Mais on se retrouve très seuls.
Les États ont aussi une obligation d’assigner un port sûr rapidement après un secours pour débarquer les rescapés. Pourtant le bateau de SOS Méditerranée a fait face à des refus d’accoster. Comment peuvent s’expliquer ces situations ?
Elles s’expliquent par le contexte politique.
Le sauvetage est encadré par le droit maritime international : face à une embarcation en détresse, tout capitaine se doit de lui porter assistance. Le sauvetage est considéré comme terminé lorsque les personnes arrivent dans un lieu sûr, défini par plusieurs critères, dont le respect des droits humains. C’est pour cela que des Etats comme la Libye ne peuvent pas être considérés comme tels et que l’on fait appel aux pays de l’Union Européenne (UE).
Malte ne répond plus de ses obligations et ignore complètement les appels des ONG. L’Italie a, à plusieurs reprises, fermé ses ports aux ONG. Par exemple, en 2022, nous avons vécu 3 semaines de blocage en mer pendant lesquelles nous demandions aux autres pays proches comme la Grèce, Malte, la France et l’Espagne de débarquer les personnes secourues. La France avait cédé et ouvert le port de Toulon, entraînant une crise diplomatique avec l’Italie. C’est là que l’on observe la dimension politique de ces situations : il y a un véritable désengagement et un manque de solidarité de la part des États et, progressivement, l’UE se referme et externalise la gestion de ses frontières.
Quelles sont les conséquences de ces périodes d’attente en mer pour les personnes à bord, que ce soit pour les membres de l’équipage ou les personnes secourues ? Est-ce que ces situations peuvent être considérées comme une forme d’enfermement en mer ?
Oui, il s’agit d’une forme d’enfermement. Pendant 3 semaines nous étions bloqués en mer à tourner en rond, sans savoir où ni quand est-ce qu’on allait débarquer.
Psychologiquement, pour les personnes secourues, c’est dur.
Quand on les secoure, on observe des traces visibles et invisibles des violences qu’elles ont vécues. On a une clinique à bord mais ce n’est pas un hôpital et ces personnes ont le droit à la dignité d’être prises en charge.
Certaines personnes étaient indignées : elles se disaient que le pire était derrière elles, après avoir fui leur pays, quitté la Libye et survécu à la noyade en Méditerranée mais elles se retrouvaient là, à dormir sur un pont pendant 3 semaines.
Pour nos équipes aussi c’est fatigant. Le plus difficile c’est l’inconnu, c’est de ne pas savoir quand est-ce qu’on va débarquer.
© Ania Gruca
Comment SOS Méditerranée a adapté sa mission à ces blocages en mer et à l’implémentation de nouvelles législations, notamment par l’Italie ?
Le décret Piantedosi, pris en 2023 par l’Italie, empêche désormais les ONG de pouvoir faire plusieurs sauvetages après la désignation d’un port. Ça a été un changement complet. Désormais, un port nous est attribué très rapidement mais on doit s’y rendre directement, sans dévier de notre route, même si un autre naufrage a lieu. Pourtant, on est dans les eaux internationales et on répond à l’obligation de secourir du droit international maritime. C’est pour cela que s’il y a un naufrage, nous ne l’ignorons pas et demandons tout de même à nous dérouter.
En même temps, l’Italie a mis en place une autre pratique : celle de l’attribution de ports éloignés. Lorsqu’on doit débarquer à Ravenne, à Savone ou à Gênes, le bateau doit naviguer pendant 4 jours pour s’y rendre. Faire l’aller-retour nous fait perdre 10 jours, sans être dans la zone d’opération, alors que les personnes continuent de traverser. En plus le prix du fioul augmente à cause des guerres en Ukraine et au Moyen-Orient. Les ONG sont en agonie financière et ce sont les vies humaines qui en payent le prix.
SOS Méditerranée a changé de modèle opérationnel à bord en adaptant les quantités de provisions à de plus longues périodes en mer. C’est tout ce qu’on peut faire puisqu’on est obligés de répondre au droit italien pour ne pas être retenus. En plus de cela, SOS Méditerranée a entrepris des actions en justice qu’elle a gagnées. La justice italienne a reconnu que notre détention à Ortona en 2023 avait été abusive.
On a vu qu’un niveau de violence inédit avait été franchi lors de l’attaque armée de l’Ocean Viking par les garde-côtes libyens. Qu’est-ce que cet événement a changé pour les conditions de sauvetage en Méditerranée ?
Cela n’a rien changé au niveau politique. L’attaque d’août 2025 est un événement sans précédent. Jamais des garde-côtes n’avaient tiré directement, et pendant si longtemps, sur un bateau alors qu’il y avait des rescapés à bord (87 personnes). Le bateau dans lequel ils étaient a été donné par l’Italie. SOS Méditerranée a fait appel à la justice et a déposé plainte en Italie, en France et en Allemagne mais le temps de la justice est un temps long.
Il n’y a eu à ce jour aucune condamnation et les accords avec des pays comme la Libye continuent. Après cet incident les opérations ont dû être arrêtées pendant 4 mois pour réparer le bateau, et comprendre comment revenir en mer sans mettre en insécurité les personnes à bord. On a adapté notre plan d’opération : on a patrouillé différemment et on a renforcé nos mesures de sécurité. Aujourd’hui, quand des bateaux nous intimident, au vu de ce précédent, on préfère s’éloigner. Ces évènements font que l’espace humanitaire se resserre.
Dans ce contexte, quelles politiques de l’Union européenne et de ses États membres permettraient de répondre aux impératifs humanitaires en Méditerranée ?
Ce serait déjà une avancée si les États arrêtaient de financer les garde-côtes libyens et mettaient autant de moyens pour mener de vraies opérations de recherche et sauvetage.
Nous aimerions aussi que les États ayant des centres de coordination répondent à leurs obligations en coordonnant les opérations en temps voulu.
Enfin, il faudrait mettre fin à la construction d’une forteresse car les murs n’empêcheront pas les personnes de venir. Ils les pousseront à changer de route pour en emprunter de plus dangereuses, ce qui augmentera les pertes en mer.
Vidéo de SOS Méditerranée publiée à l’occasion des dix ans de l’association
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